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    Le désenfantement du monde

    Jacques Dufresne
    Uterus artificiel et effacement du corps maternel


    Voici un livre étape1 auquel on pourra revenir dans trente, cinquante ou cent ans, si on intente alors un procès contre ceux qui ont lancé l'humanité sur la voie de l'utérus artificiel qui est aussi celle de l'enfantement dans la froideur et l'instrumentalité.

    J'ai sur cette queston une objection de principe si forte que j'ai tendance à juger sévèrement tout livre qui fait froidement la part des choses, qui établit sereinement la liste des arguments pour et contre, comme il s'agissait d'un simple plan de zonage urbain. Aborder sur un tel ton neutre un projet qui est une menace pour la dignité humaine, et qui, pour cette raison, devrait provoquer l'indignation, c'est déjà à mes yeux l'approuver implicitement quelle que soit la conclusion explicite à laquelle on est conduit. Mille écrits semblables, aussi objectifs, mais se terminant par une conclusion défavorable sur le choix du sexe de l'enfant, par exemple, n'ont eu, au cours des trente dernières années, aucun impact sur la logique dominante, selon laquelle ce qui est techniquement possible devient humainement nécessaire.

    Ma première réaction après avoir feuilleté une première fois le livre de Sylvie Martin a été de le ranger dans la section choses lues de ma bibliothèque, mais le regret quelque peu me poussant ― on disait du bien de Sylvie Martin autour de moi ― je l'ai rangé  dans la section choses à lire et après avoir relu Erewon de Samuel Butler, et l'Empire cybernétique de Céline Lafontaine, je m'y suis plongé, en commençant par le chapitre intitulé :« L'hystérie de l'utérus artificiel, les discours sur l'ectogénèse », nom savant désignant une gestation extramaternelle.

    L'idée d'ectogénèse remonte au XVIe siècle, à Paracelse, lequel affirma détenir la recette alchimique pour créer « un homoncule dans un utérus artificiel ». Cet appareil rappelle les flacons du Meilleur des mondes, le célèbre roman historique d'Aldous Huxley paru en 1932. C'est en effet dans cette Angleterre du début du vingtième siècle, plus darwinienne que Darwin lui-même, que l'idée de Paracelse trouva les preneurs les plus convaincus. Au cours de la décennie précédente, avaient paru plusieurs ouvrages dont Huxley s'est de toute évidence inspiré.

    Dans le Meilleur des mondes, la population est libérée de toutes les contraintes de l'ancien ordre familial : plus de mère, partant plus d'enfantement dans la douleur, plus d’allaitement, plus de père par suite plus d'infériorité pour la femme. Des flacons sortent des êtres qui jouiront d'une liberté sexuelle totale et orientée vers le seul plaisir. Le prix à payer pour tout cela est un contrôle politico-scientifique qui prive les citoyens de leurs libertés fondamentales.

    Ce Meilleur des mondes est un reflet assez fidèle de la thèse que défend le biologiste John B.S. Haldane dans un pamphlet paru en 1925 sous le titre de Daedalus, or Science and the Future. « L'utérus artificiel assurerait selon lui, un meilleur contrôle des naissances en plus de favoriser la libération sexuelle, notamment celle des femmes ».2 Mais qui sera responsable du contenu et de la surveillance des Flacons? Un savant comme monsieur Haldane, cela va de soi. Ce savant, précise Sylvie Martin, jouira d'une forme de pouvoir eugéniste sans prédécent. « Promue auprès des populations plus aisées afin d'améliorer la race, l'ectogénèse serait en revanche interdite auprès des défavorisés pour éviter le déclin de la civilisation ».3Ce pourrait bien être là l'origine des catégories de citoyens du Meilleur des Mondes : Alphas, Bêtas...

    Haldane avait commencé à exposer ses idées avant la publication de son pamphlet. En 1924, Anthony Ludovici, traducteur de Nietzsche, lui répliqua dans Lysistrata, or Woman's Future and the Future of Woman. « Au-delà de sa féroce attaque du féminisme et de son essentialisation de la femme, précise Sylvie Martin, c'est l'artificialisation de la vie sociale, notamment celle de la procréation, que condamne Ludovici. Il voit en la "dénaturalisation" de la femme et de la grossesse un grand risque de dégénérescence sociale. Là où Haldane croit que le cours du progrès scientifique entraînera nécessairement "une vie artificielle plus complexe et riche en possibilités, augmentant indéfiniment le pouvoir humain sur le bien et le mal", Ludovici entrevoit le chemin vers le "mal" qu'emprunte la science moderne ».4

    Dans le Meilleur des mondes, la totale indifférence des gens à l'égard de la mort et des mourants illustre bien la dégénérescence sociale que craignait Ludovici. Les idées de ce dernier resteront toutefois minoritaitres par rapport à celles de Haldane.

    Il faut relire le Semmelweis de Louis-Ferdinand Céline, pour prendre la juste mesure des souffrances associées à l'enfantement au XIXe siècle. Les femmes les plus pauvres des grandes villes, dont Vienne, devaient accoucher dans des hôpitaux où les risques d'infection étaient extrêmement élevés. Le taux de mortalité par fièvre puerpérale pouvait atteindre 40%.

    C'est, nous dit Sylvie Martin, la raison pour laquelle, Dans Hymen, or the Future of Marriage (1927), le sexologue Norman Haire, qui s'intéresse aux problèmes de la vie sexuelle, envisage l'ectogenèse comme un outil pouvant délivrer de la souffrance et améliorer la condition humaine. Haire souhaite « l'accroissement du bonheur par la suppression de la souffrance inutile. Il encourage donc l'ectogénèse tout comme la polygamie, la stérilisation forcée de ceux et celles inaptes à la reproduction ( unfit to breed), ainsi que la légalisation de l'euthanasie ».5

    Norman Haire semble toutefois avoir une préférence pour ce que l'on pourrait appeler l'ectogénèse animale : « En cas de mort accidentelle d'une femme particulièrement apte à la maternité,ses organes reproducteurs pourraient être transplantés dans le corps d'une femelle animale qui aurait déjà subi l'ablation de ses organes reproducteurs. La fertilisation artificielle avec des spermatozoïdes humains produirait un embryon humain pouvant être incubé et mené à terme par l'hôte animal ».

    Deux ans plus tard, en 1929, dans Halcyon, or the Future of Monogamy, la romancière Vera Brittain adopte dans une perspective féministe les idées de Haldane. « En invoquant l'exemple de la radio, du téléphone, de l'avion ou des appareils ménagers, Brittain suggère que le savoir scientifique est pourvoyeur d'émancipation car il favorise l'affranchissement des femmes de leur assujettissement traditionnel ».6

    En 1930, il y avait de nombreux marxistes parmi les intellectuels et les savants anglais. Quelle était leur position? Voici celle de John Desmond Bernal, auteur de The World, the Flesh and the Devil : an inquiery into the Future of three enemies of the rational soul. (1929) Sa position, telle que la résume ici Sylvie Martin le fait apparaître comme un pionnier du transhumanisme.  À ses yeux, la technique de gestation mécanique a le potentiel de créer des êtres humains parfaits « tels que les médecins, eugénistes et autorités de santé publique espèrent en produire ». De toute façon, l'évolution suit son cours et inclura bientôt la machine, si bien que, « tôt ou tard, les parties inutiles du corps devront se faire assigner des fonctions plus modernes ou être complètement éliminées, et à leur place nous devrons incorporer de nouveaux mécanismes et de nouvelles fonctions ». Ces propos, qui annoncent le discours contemporain sur le posthumain et le cyborg, traduisent en même temps la conviction que le corps et ses organes — ici le corps maternel et ses organes reproductifs — sont des pièces faillibles et remplaçables par des créations techniques plus performantes. La conception du corps défectueux et obsolète de Bernai repose sur une valorisation de la raison — d'où le titre de son ouvrage —, qui « peut exister indépendamment du corps ». Et les outils scientifiques et techniques nés de la raison pourront nous délivrer de la condition humaine limitée.  "L'ectogenèse est la première étape d'un processus qui réussira à produire un humain parfait puisqu'il sera libéré des contraintes sensitives, motrices, biologiques du corps humain". D'après Bernal, « l'espèce humaine est en marche vers un stade supérieur, à condition qu'elle prenne la voie du perfectionnement technoscientifique ».7

    On retrouve ici également l'ébauche de la thèse que defendra Gunther Anders dans L'obsolescence de l'homme : les humains ont honte d'avoir été engendrés, ils regrettent jusqu'au sentiment de culpabilité de ne pas avoir été fabriqués.

    Sylvie Martin évoque enfin une position, celle de Eden Paul, dans Chronos and the future of the family, proche de celle d'une majorité de nos contemporains : « Selon lui, la famille est de moins en moins comprise en termes biologiques (liens physiologiques, liens de sang), pour apparaître plutôt comme une institution construite socialement et juridiquement. Dès lors, l'ectogenèse constituerait un moyen comme un autre pour donner naissance et fonder une famille, puisque les liens familiaux sont de toute façon socialisés peu importe leur provenance ».8

    Lui aussi est eugéniste, capitaliste, marxiste, socialiste, ils le sont tous à cette époque. Soucieux du progrès de la société (par le biais de la famille), il plaide pour l'adoption parallèle de réformes eugénistes et de réformes sociales « afin d'améliorer le sort de l'humanité et d'éviter la dégradation de la race et ainsi de l'État socialiste ».

    L'eugénisme est la grande idée commune à ces libérateurs de la femme. Ils sont tous convaincus qu'avec l'aide de la science, l'homme réussira mieux que Dieu ou la nature en matière de reproduction; aucun d'entre eux, à l'exception de Ludovici, ne semble s'inquiéter outre mesure de ce que pour réussir son opération la science doit exercer sur la société un contrôle tâtillon que personne n'aurait voulu supporter du temps de Dieu et de la nature.

    Le nouveau débat sur la question de l'ectogénèse que Henri Atlan a relancé dans le monde francophone en publiant L'utérus artificiel, en 2005, n'ajoutera rien d'essentiel aux arguments des années 1920. Certes, les progrès de la médecine et le retour des sages femmes ont amélioré la réalité et l'image de l'enfantement, mais de leur côté les technobiologies ont évolué d'une façon telle que les avantages de l'ectogénèse paraissent de plus en plus assurés.

    Quand en 1984, Gena Corea publia Mother Machine, dans un contexte où l'on pouvait croire que la critique de la médicalisation du corps humain, celui de la femme en particulier, freinerait le développement de nouvelles techniques de reproduction et permettrait aux sages femmes de reprendre le terrain perdu, bien des espoirs semblaient encore permis aux défenseurs de l'enfantement selon la nature. Aujourd'hui, on est toutefois plus que jamais tenté de donner raison à la juriste Marcela Lacub, laquelle conçoit la matrice synthétique comme l'aboutissement d'un processus d'émancipation — faisant suite à la contraception, à l'avortement et aux nouvelles technologies de reproduction — qui constituerait le « dernier pas de libération pour les femmes à l'égard des servitudes liées à l'enfantement [...] et l'ultime réalisation d'une société qui a décidé de prendre en main le miracle de la vie ».9

    Quelle sera la conclusion de Sylvie Martin? Après avoir fait une si large place aux arguments favorables au recours à l'utérus artificiel, osera-t-elle s'y opposer, comme elle semble s'être engagée à le faire par le titre même de son livre : Le désenfantement du monde? Désenfantement, désenchantement! Rarement un jeu de mot aura-t-il été aussi éclairant.  Le désenfantement c'est, pour Sylvie Martin, « le corps nié, évacué, détaché du lien social et désymbolisé ». C'est là précisément ce qu'on éprouve en lisant le Meilleur des mondes : tous ces corps délocalisés et unidimensionnels, à l'abri de la souffrance, sans attaches et sans racines, tout entiers définis par leurs choix, leur liberté d'indifférence, semblent plus irréels que des ombres. Cette liberté n'est pas la vraie, conclura Sylvie Martin : « À l'heure actuelle le développement des biotechnologies met durement à l'épreuve la constitution même de la liberté en prônant l'élimination de ses fondements, en voulant éradiquer toute nécessité et tout imprévu ».10

    Par nécessité et imprévu en tant que fondements de la liberté, faut-il entendre ici l'imperfection de la condition humaine à l'état de nature, contexte dans lequel en effet se déploie une liberté (de perfection et non d'indifférence) capable de répondre oui à l'appel de la lumière, d'inciter ensuite la personne, qu'elle soutient de l'intérieur, à sortir de la caverne, dans l'esprit de la célèbre allégorie de Platon?

    Parvenue à ce stade de sa réflexion, Sylvie Martin s'entoure des meilleurs auteurs : Hanna Arendt, Suzanne Philipps Nootens, Margaret Somerville, Habermas, mais aucune des citations de ces auteurs n'est suffisamment explicite. « Habermas pose d'ailleurs la cruciale question de ''savoir si le fait d'avoir été créé sous réserve et de n'avoir reçu le droit au développement et à l'existence qu'après une enquête génétique est compatible avec la dignité humaine.'' C'est dans le même esprit que Suzanne Philips-Nootens indique l'urgence de penser ce ''déséquilibre flagrant entre l'exercice du libre arbitre des [parents] et les droits de l'enfant issus de ces choix délibérés1 6'', ainsi que l'évacuation de la notion de responsabilité et de respect envers ces enfants ''choséifiés'' (commodified), c'est-à-dire traités comme''des produits censés rehausser notre valeur'' ».11

    Condamner un enfant à sortir d'un flacon de plastique alors qu'on a soi-même été engendré dans la chaleur aimante du corps d'une femme c'est en effet assumer une lourde responsabilité. « Absence totale de considération pour les conséquences sociales et éthiques! » dira plus loin Sylvie Martin.

    Mais de quoi au juste la chosification prive-t-elle un être humain? Une même réponse nous vient de plusieurs horizons. Elle prive de pouvoir « Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher ». (Hugo). Elle exclut le fœtus de la danse de la vie. « Le fœtus, selon Ashley Montagu, est capable de réagir aux sons aussi bien qu'à la pression, et son rythme cardiaque, d'environ 140 pulsations à la minute, combiné avec celui de la mère dont la fréquence est de 70 battement, lui procure un univers encore syncopé. Baignant dans le liquide amniotique, bercé par la cadence symphonique de deux cœurs, le fœtus est déjà en accord avec les rythmes les plus intimes de l'existence. La danse de la vie a déjà commencé ».12

    On regrette de ne pouvoir trouver de passages de ce genre dans le livre de Sylvie Martin. Elle subit la contrainte du style universitaire sans protester par ces accents lyriques qui donnent à voir au-delà de ce que l'on voit, sans même retrouver cette simple vie des mots qui fait passer l'objet désigné du rang de chose à celui de présence. Elle déplore le désenfantement du monde dans le langage du désenchantement du monde. Occasion de rappeler que les mots humains ont cessé de transmettre la vie avant que les femmes ne soient invitées à faire de même : « Nous disions qu'informer a d'abord signifié donner la vie pour ensuite signifier transmettre des connaissances. Dans le sillage du second sens, le savoir scientifique s'est développé et répandu facilement, mais l'art de transmettre la vie par des images et des mots s'est en partie perdu ». Le psychologue James Hillman estime que c'est dans cette perte qu'il faut d'abord chercher la cause des maux de la psyché contemporaine. « Dans la linguistique structurale moderne, les mots n'ont pas de sens intime, car aucun d'entre eux n'échappe au destin que lui assigne l'analyse : être réduit à une unité quasi mathématique... Faut-il s'étonner qu'il y ait une crise de confiance, puisque nous n'osons plus nous abandonner aux mots en tant que porteurs de sens! Le langage est frappé d'une véritable phobie du sens ».13

     

    1-Martin, Sylvie, Le désenfantement du monde, Éditions Liber, Montréal, 2011.

    2-Ibid., p.169

    3-Ibid., p.169

    4-Ibid., p.170

    5-Ibid., p.171

    6-Ibid., p.172

    7-Ibid., p.173

    8-Ibid., p.174

    9- Ibid., p.191

    10-Ibid. p.204

    11- Ibid., p.206

    12-Cité dans L'équilibre sacré, David Suzuki, Fides, Montréal 2001, p.200.

    13- James Hillman, A Blue Fire, Harper & Row, New-York, 1989, p. 28.

    Date de création: 2012-05-11 | Date de modification: 2012-12-13

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    2012-05-11
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